Feux Noirs - 1
Dans l'ombre, il y a tout ce qu'il vaut mieux ne pas voir. J'allume une clope, faible lueur, et j'écoute les crépitements du vivant. Pas loin, à l'orée des sens, le son étouffé de crocs qui s'impatientent. L'aube ne va pas tarder.
Bien sûr que j'ai peur.
Trois petits pas à surface d'eau... Les reflets se troublent, légers comme une pierre. Je me tiens sur la grève, entre bois et océan, terre et nuages, à guetter les feux noirs qui nous consument... et l'aube qui ne paraît pas. Depuis combien de temps suis-je las d'attendre ? La nuit interminable.
J'aurais voulu mesurer le temps en sommeils, mais mes rêves et mes veilles par trop se ressemblent et se fondent. J'aurais voulu mesurer le temps en visites étranges, des errants venus partager mon feu, mais j'ai perdu le compte. J'aurais voulu mesurer le temps en pluies, en bûches consumées, en ressacs, en pierres lancées...
Parfois l'épaisse nuée semble s'alléger au passage de quelque luminaire, et l'espoir d'une aube renaît. Mais partout la nuit, toujours l'océan, le bois, la terre et les nuages, au creux desquels luit le feu que je nourris.
Feux Noirs - 2
C'est du bois que celui-ci sortit.
Je l'avais entendu, méfiant, s'approcher lentement quand il apparut à l'orée de mon feu. Nous nous sommes regardés longtemps, lui debout, nu, le menton défiant, la peau et les cheveux recouverts de boue séchée. A la taille, une corde suspendue d'un couteau. A la main, un épieu. A l'épaule, un sac de cuir usé. Son corps sec et noueux était celui d'un chasseur, comme beaucoup de ceux qui survécurent.
Je profitai de ce moment suspendu pour le lire. La peur, les cris, la perte des siens, l'errance silencieuse, l'éveil des instincts. Celui-ci avait tué et violé sans remords, le coeur consumé de douleur et de haine. Un digne survivant dans un monde qui ne parvient pas à mourir.
Puis il s'assit en face de moi, de l'autre côté du feu, et posa l'épieu et le sac, laissant la fatigue paraître sur ses traits. Il me parla alors, dans une langue que je n'avais pas entendue depuis longtemps. Je feignis, comme souvent, de ne pas comprendre, et gardai un silence attentif. Il me parla de ses chasses, de la longue marche en forêt, du dernier feu dont il s'était réchauffé et de la femme qu'il y trouva.
Je remis une bûche à brûler, et préparai un repas de petit gibier et de racines. Puis, entre deux silences, par bouts, il chantait, il priait, il scandait ses légendes. Mes souvenirs confus frémirent. Je crois bien qu'il me mentionna.
Oh, qu'il est loin le temps du jour, où le monde se drapait de couleurs. Et l'aube qui ne vient pas. J'avais tellement vécu, et tant vu mourir. Je n'étais plus bien sûr de qui je fus. Les splendeurs passées luisaient moins dans ma mémoire que les braises dans nos yeux.
Nous partageâmes le maigre repas en silence. Il fouilla sa besace et me tendit, épuisé, rassasié, un paquet de tabac. Il s'endormit vite. Celui-là ne présentait pas de menace.
Je veillai un peu, scrutant le sombre horizon souligné d'océan. D'aube nul indice, je sombrai vite dans le rêve et l'oubli.
Son départ, tout discret qu'il fût, me tira du sommeil. Je ne crois pas qu'il m'ait dit son nom.
Feux Noirs - 3
Maintenant je ris. La longue attente que je peuple de mes rêveries.
Las de fixer les braises, mon regard se tourne en dehors, et la nuit permanente s'offre en écran fertile. Ici, la suggestion d'un motif dans la nuée, sombre sur sombre. Là, je devine l'ombre d'un arbre. Ou est-ce un rocher ? Et l'horizon, à peine perceptible, qui soutient le tout. Autant d'obscures failles auxquelles s'accrochent les lueurs de mon esprit.
Et là j'étends les mains, et - oh ! regarde - je projette d'étranges lucioles. Et qui se colorent, papillons épris de lumière. Que s'envolent et se multiplient, bientôt suivis de comètes, luminances, étincelles, traînées, que je laisse bouche bée dessiner mon envie. Illustrent mes souvenirs qui les nourrissent - ou ne l'ai-je que rêvé ? L'espérance de l'aube qui depuis demain s'immisce. Et je ris, comme l'enfant, je ris d'éclats à la nuit luminescente, mon amie, mon antre, mon miroir illuminé !
Oui, bientôt l'aube... Ou ne l'ai-je que rêvé ?
Feux Noirs - 4
C'est du nord, par la côte, qu'Atlay me vint.
Je l'ai entendue respirer alors qu'elle s'approchait prudemment, couverte d'ombre. Son souffle trahissait la peur, et la détresse qui la poussait, comme une phalène, à mon feu. La main sur le manche de mon couteau, je tournai mon regard dans sa direction. Elle retint aussitôt son respir, et je ne percevais plus que la nuit. J'attendis peu. Je ne parvenais pas à la lire.
J'ai alors parlé haut : « Ne crains rien, et viens te restaurer. » J'avais utilisé la langue du commerce, celle qui me donnait le plus de chances d'être compris. Mais il me fallut patienter longuement pour en avoir la confirmation.
Enfin elle sortit de l'ombre, sale, vêtements déchirés, les yeux brûlant de peur et de douleur. Malgré son agitation, je parvins un peu à la lire. Celle-là jouissait d'un grand prestige avant que la nuit ne tombe. Elle avait dû se soumettre à un homme pour survivre, et son honneur avait été piétiné. Sa haine et sa crainte des mâles furent réveillées par ma présence. J'allais avoir du mal à l'apaiser. Sa main droite était blessée, nourrissant une fièvre naissante. Elle n'avait pas pu errer bien longtemps dans cet état.
Je posai quelques fruits secs et morceaux de viande séchée près du feu et m'éloignai de quelques pas. Elle bondit aussitôt, empoigna les vivres de la main gauche et disparut dans la nuit. J'aurais peut-être dû la tuer, me dis-je. J'allais devoir être vigilant, le temps que la fièvre la consume.
Feux Noirs - 5
Maintenant je fixe la noirceur du ciel.
Et je me souviens des lueurs dont il se parait, avant qu'il ne soit recouvert d'ombre. Planètes, étoiles, macules, et la somptueuse Hélice, dont les hommes, non sans justesse, se disent tombés. Et tout tourne et vire, horloge accélérée, dans mon esprit troublé.
Profondeurs ! Cela fait si longtemps qu'une femme ne m'est venue, et je me vois déjà prendre celle-là. Je repense à celles que j'ai prises, autant de lueurs chaudes dans la nuit de mon âme. Voilà ce que j'aime avec les mortelles : elles savent que le temps leur manque, et se donnent entièrement. Vivant plus fort et plus vite du désir qui les consume, ces étoiles filantes.
Je n'aurais pas dû me plonger dans mes rêveries : c'est ainsi qu'Atlay me surprit.
Feux Noirs - 6
Elle dormait enfin, à la lueur des braises que je remuais, sa peau luisant de la rouge caresse. Je la vis comme entre deux feux, une fièvre la rongeant, mes braises crépitant un espoir, et sa peau à la jonction de leurs chaleurs.
J'avais été imprudent à laisser fleurir mes désirs, et m'enivrer de leurs parfums. Mais la longue attente, la longue solitude brouillent tant l'éveil et la rêverie, qu'on passe de l'un à l'autre sans s'en apercevoir. Et tout n'est plus qu'un long rêve éveillé, sombre et sans matin.
Elle aurait pu me tuer, si elle n'avait fait de bruit en cherchant mon couteau. Avant même que mes brumes ne se dissipent, elle s'était jetée sur moi, furie, la main cherchant déjà à m'arracher la gorge. Nous ne luttâmes pas longtemps : la fièvre l'épuisait, et ses seules forces étaient celles de son désespoir.
D'une main, je retenais ses poignets dans son dos. De l'autre, je la pris par les cheveux. Je me souviens ses larmes, sa rage vociférée et sa douleur, quand je la forçai debout et la poussai à mon abri sous les rochers. Nous nous étions calmés après que je lui aie ligoté les mains dans le dos, et je l'ai assise près du feu en douceur.
C'est à la lueur des flammes que je vis sa blessure : l'annulaire et l'auriculaire manquaient à sa main droite, et la plaie était infectée. Elle se mit à sangloter quand j'ai plongé la lame de mon couteau dans les braises. Tremblante, elle chercha à fuir. Je la retins et elle s'effondra d'épuisement, de peur et d'impuissance. Puis quand la lame fut assez chaude, je la mis sur le ventre, et me suis assis sur son dos. Elle tentait de me mordre en animal piégé. Elle suppliait, crachait, hurlait, pendant que je lui taillai la chair et cautérisai la plaie. Elle se calma enfin après que je l'aie pansée.
Je préparai alors une infusion de sauge et d'achillée. Je n'avais plus d'ivrine. Allongée sur le côté, elle m'observait, et son regard exprimait fatigue, incrédulité, reconnaissance et un reste de fierté. À la lire, je savais que je ne pourrais lui faire confiance. Elle avait trop été humiliée, trahie. Pourquoi démons l'avais-je soignée ?
Je lui fis boire l'infusion, lui proposai des fruits secs qu'elle refusa, sonnée. Elle s'endormit très vite. J'en profitai pour vérifier et réajuster les noeuds dans son dos. Je voulais dormir sans crainte.
Sa peau luisait de fièvre et de braise. J'avais envie de la prendre. Sans doute devrai-je la tuer, me dis-je. Je la prendrai puis la tuerai.
Le silence était habité de son souffle, des vagues, du crépitement des braises. Je crois que moi aussi, je m'endormis vite.
Feux Noirs - 7
Maintenant je cherche l'horizon des yeux, la ligne qui sépare le ciel de l'océan qui en reflète la noirceur. Parfois, un lointain orage le met en évidence, comme un fragment éphémère de l'aube tant attendue.
Je ne sais pourquoi j'attends que le soleil se lève de ce côté-ci. Une intuition ? Une vieille habitude oubliée peut-être ? Je ne suis même pas sûr de regarder vers l'est, ni si nous sommes en saison d'équinoxe.
Depuis la tombée de la longue nuit, il n'y a qu'obscurité tiède : nul passage d'astre, nulle variation saisonnière pour en marquer la durée. Ni ne parviens-je à percevoir les marées, dont la faible amplitude et la complexité des cycles n'aident pas à établir quelque calendrier.
Un temps indistinct, sans saison, sans rythme, sans pulsation, terreau fertile à la folie des hommes. Et j'en ai déjà vu s'épanouir les fleurs nauséabondes. Cette race mérite-t-elle seulement de vivre ?
Il serait si facile de plonger dans l'océan vénéneux, et nager vers l'aube espérée. L'océan, domaine exclusif des férians, interdit aux hommes et à ses bêtes. Toute plongée leur est fatale, et quoiqu'en disent les légendes, même moi n'y survivrais pas. Mais pas maintenant. Plus tard, bientôt, ne sais-je, il faudra sans doute en finir.
Les gémissements d'Atlay me rappellent à l'immédiat. Sa fièvre semble retomber. Que vais-je bien pouvoir en faire ? À quoi bon l'avoir soignée si c'est pour bientôt l'abattre ?
Je scrute la ligne entre ombre et sombre, et n'y trouve ni aube ni réponse.
Feux Noirs - 8
Elle me dit son nom dans un souffle. Atlay.
C'était un nom noble. La déesse qu'il honorait était puissante et révérée. Tala aux larges flancs, aux pas fleuris, la sage nourricière. Si elle n'était qu'un mythe, au moins nourrissait-elle le coeur des hommes. Ce n'était pas moi qui allais les décourager de croire en leurs dieux enfantins. Cela vaut mieux qu'une âme rongée de néant et de doute. Ahh, ils n'ont pas même idée de l'immensité, du froid qui entoure le monde, ni du désespoir qui habite ma race. Croyez, espérez, luttez, ô creusets de vie, flammes éphémères. Et quand vous vous éteindrez, vous ne saurez plus rien.
Elle me souffla son nom. Atlay.
Sa fièvre était tombée, mais elle était épuisée. Longtemps elle me regarda en silence, allongée près du feu, alors que j'allais et venais. J'avais fini par la détacher. Dans son état, elle ne présentait guère de menace. Et qu'elle fuie, si elle le pouvait.
Après qu'elle m'eut dit son nom, elle me remercia, un peu maladroitement. Je ne répondis pas. Elle me demanda où je vivais avant la nuit, pourquoi j'étais là, seul, pourquoi je l'avais épargnée. Je ne répondis pas. Je n'avais rien à lui dire. De toute façon, elle allait trop vite mourir.
Après une pause, elle se mit à me parler de la nuit, de la peur qui étreignit les siens quand ils ne virent pas le jour revenir. Elle accusait les princes d'avoir suscité la colère des dieux. Le soleil avait honte de leur oppression, et préférait rester caché. L'aube paraîtrait lorsqu'ils auront enfin compris qu'il leur fallait aimer et respecter les hommes. Ces interprétations déistes me faisaient souvent sourire, mais pouvais-je leur reprocher leur ignorance ? Elle dit que les dieux nourrissaient les hommes en faisant sourdre la vie par le sol. Voilà pourquoi il n'y avait plus de saisons. Je lui répondis alors que la vie se nourrissait de lumière, et que la nuit, toute chaude qu'elle fût, était en train de tuer le monde.
Je regrettai aussitôt mes mots. Je n'avais aucune envie de m'expliquer. Heureusement, elle m'adressa un sourire moqueur. Elle me dit que je me trompais, que je ne pouvais pas comprendre, et qu'étant un mâle, je n'avais pas accès à la connaissance de la vie. Soulagé, mais un peu vexé, je me levai et m'éloignai du feu sans un mot. Il était temps de relever les pièges.
J'avais failli trop en dire. Qu'allais-je faire d'elle ? Au moins ne m'aura-t-elle pas reconnu, me dis-je en brisant le cou du lièvre piégé.
Feux Noirs - 9
Maintenant je ronge mon frein sous les noires frondaisons. L'obscurité totale qui couve sous les branches me sert de refuge autant qu'elle nourrit fantômes et terreurs dans le coeur des hommes.
Et de mes mains, je fouille la terre lourde et humide à la recherche de racines noueuses et tubercules. Les riches odeurs qui se répandent me guident mieux encore que les textures que je touche.
Comment démons les végétaux moribonds parviennent-ils encore à croître et fruire sous la nuit étouffante ? Quel jeu cruel mes frères ont-ils encore imaginé pour tourmenter les hommes ? Nos élans morbides, nourris de désespoir et d'ennui, finiront par dévorer ce monde.
Toute naïve qu'elle soit, l'explication d'Atlay s'appuie sur le bon sens : en l'absence de lumière, la vie puise son énergie ailleurs. Et la vérité qui m'agace, c'est que je n'y comprends rien, alors qu'Atlay brandit ses certitudes illusoires. Peut-être est-elle mieux armée que moi pour survivre à l'ombre.
Sans réponse, besace pleine, je retourne au feu en taisant l'attachement dont je sens naître la morsure. Au moins ma solitude se fait-elle oublier, pour un temps.
Feux Noirs - 10
Elle était partie lorsque je me réveillai en sursaut. Je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même : je m'étais encore laissé aveugler par l'embrasement de mes sens.
Je la savais consciente de mon désir s'impatientant. À vrai dire, je ne cherchais pas à le voiler. Mais je lisais son mépris du désir masculin, qui n'était beau que s'il servait le sien propre.
J'avais eu du mal à lire entre les lignes interstices de ses sens et pensées. Quand finalement je l'ai prise, elle ne me résista pas longtemps. Je la laissai me mordre et me griffer, mais ses entraves et le tendre joug de mes mains la privaient de défenses efficaces.
Sa braise fut attisée enfin par mes assauts sans appel, et l'impuissance de ses armes. Le feu brûlant enfin en son âtre, elle laissa son désir cheminer jusqu'à sa gorge, d'où il s'échappa en volutes et soupirs, qui parfois semblaient former des mots, comme on croit reconnaître des nuages la forme.
Je la détachai enfin, et elle s'ouvrit et voulant prendre, se donna. Ô mortelle, consume-toi de tes plus beaux feux : il n'y aura peut-être pas de demain pour rassembler tes cendres. Et de tout mon désir je soufflai sur ses flammes, hurlant autant de la jouissance que de l'impermanence qu'elle ponctue bellement. Ohh, la douce saveur de cette mort éphémère, saveur d'oubli, de sourires, de sommeil, de coeurs ivres et de bras aimants.
Elle m'appela prince, et moi, je m'endormis.
Bien sûr, elle avait disparu quand je me réveillai. Comment avais-je pu croire qu'elle voudrait me rester ? En vérité, je n'avais rien cru : j'avais juste oublié.
Profondeurs ! Qu'avais-je fait ? Elle avait reconnu ma nature, c'était certain. Et si elle l'ébruitait, mon errance allait devoir reprendre. Mon havre le plus proche était à plus de six journées de marche en plein jour. Dans la nuit permanente, combien de sommeils, combien de trébuchements ? Pourquoi démons ne l'avais-je pas tuée ?
Et c'est pendant que je pestais en rassemblant mes affaires qu'elle reparut.
Feux Noirs - 11
Maintenant, je caresse du doigt l'acier de ma lame, et ton sang noir qui s'y écoule, chaud comme une larme. Je vois s'y réfléchir nos braises encore tièdes. Ne t'avais-je dit qu'importent les cendres ?
Tes sursauts, tes hoquets, tant ressemblent à ceux de ta jouissance. Et moi, je te souris tendrement. N'aie crainte, c'est presque fini. Regarde-moi encore.
J'ai usé de tout mon art pour fouiller ton coeur de ma pointe, là où nul homme ne t'avait encore ouverte. Nous sommes tous vierges devant la mort, ton sang m'en est témoin.
Un dernier sursaut, ton regard qui s'éteint. Je n'avais d'autre choix, le comprends-tu ? Cela n'a plus d'importance : tu as déjà oublié.
Tu m'as donné ton corps, et je le prends avec reconnaissance. Je me nourrirai de tes chairs et garderai longtemps des morceaux séchés de toi. Ainsi, tu m'appartiendras pour toujours, mes forces pleines de toi, mon amour. Une tentative bien dérisoire pour abolir l'impermanence.
Je laisse couler mes larmes, en me drapant d'ombre et de solitude. L'aube ne viendra sans doute jamais.
Regards Voilés (Oraison)
Je me souviens tes yeux mi-clos à l'ombre du voile, et le rêve que nous nourrissions dans notre exil. Je me souviens le sourd reproche des nôtres, ultime émotion partagée avant qu'ils ne nous bannissent et nous oublient. Je me souviens le froid qui m'envahit lorsque je me retrouvai seul dans ma conscience, sans aucun écho à mes pensées. Seul, déconnecté, une distance infinie me séparant des miens, mon désarroi comme des cris, inutiles, mangés par l'immensité sombre et vide. Leurs yeux encore posés sur moi, j'étais déjà à la dérive sur un océan de silence.
Comme des hommes de l'ancienne terre, il nous fallut apprendre à parler, l'échange fruste et maladroit d'images imprécises. Je comprends que la plupart d'entre nous aient plié sous le poids de leur douleur inexprimable. Nous errions dans un monde grossier, comme privés de sens, si loin de nos racines enchevêtrées, arrachés aux lumières que nous partagions. Les hommes qui nous entouraient, hôtes involontaires, semblaient tout droit sortis des légendes les plus anciennes.
Je me souviens nos appétits et leur supplice. Parviendront-ils jamais à ne pas nous haïr ?
Tes yeux mi-clos se ferment. Tu as raison, il vaut mieux oublier.
*
Tu es ma plaie. Une plaie que je chéris parce qu'elle me souvient de toi. Ohh, tes yeux mi-clos derrière le voile, où je voyais se refléter mes constellations. Je me souviens les rêves que nous nourrissions, ces lumières qui surent faire fleurir les beautés d'en-moi.
Ma mémoire couve tes poussières. Elles sont, en ces temps d'ombre, trésor inestimable, la seule semence des espoirs de demain. S'il m'est donné de voir l'aube, je te promets d'en faire l'abondante moisson.
*
Derrière le voile, tes yeux mi-clos me chantent la légende que fut nos vies. Notre puissance au zénith, comme un soleil, nous espérions éclairer les hommes et les mener à une connaissance apaisée. Nous voulions dompter le monde qui nous avait accueilli pour le rendre doux et généreux en fruits. Je vois encore les villes, les palais, les routes et les monuments, les splendeurs qu'avaient fait naître nos rêves. Sous notre règne, —t'en souvient-il ?—, l'environnement natif recula et nous offrîmes de vastes terres aux hommes. Et l'abondance, la douceur du temps, le creuset de nos nuits et les silences qui nous y berçaient.
T'en souviens-tu, toi aussi, derrière tes yeux mi-clos que brouille le voile, ou n'est-ce qu'un songe désespéré ?
Et pourtant nous fûmes autant craints qu'haïs. Nos guerres fratricides firent de nous des oppresseurs. Vouloir le bonheur d'autrui, n'est-ce pas déjà le contraindre ? Nous avons envoyé nos hommes se déchirer entre eux, au nom d'un bonheur factice à préserver. Oui, nous étions devenus des tyrans. De toutes nos connaissances, l'âme humaine nous échappait encore, et nous en avons joué comme des enfants.
Je lève le voile, et tes yeux mi-clos sont vides. L'oubli t'a mangée, et tu ne connais plus le remords. Au bout de la nuit, peut-être l'aube. Mais mes poussières finiront par retrouver les tiennes au coeur de quelqu'astre naissant.
*
Jamais n'ai-je autant lâché prise que de ton corps aux yeux scellés rejoignant la fosse. La dérisoire étreinte : je t'avais déjà perdue. Tes yeux mi-clos derrière le voile de mon souvenir en déni retiennent encore, fil ténu, mon désir de mourir.
L'impatience est de vivre. Te rejoindrai bien assez tôt, et nos yeux clos contempleront les mêmes obscures nébuleuses.
À demain, mon amour.
Nécropole
Ce lieu d'où les morts te regardent, envieux, et se demandent si tu feras les mêmes erreurs qu'eux. Tu as senti l'ombre se pencher sur toi, échine glacée à l'idée de la foule qui te guette. N'oublie pas que les bras qui te retiennent ne battent l'obscurité que dans ton esprit.
Maintenant, choisis ta sortie.
Soliloque d'un fou
« Quand ton âme sera nue, ton nom sera personne. Tu peux détourner le regard : ta peau, elle, sait et ressent. Âmes apeurées et mortelles ! Vous ne savez vous départir de l'armure du masque, comme si l'oeil de vos semblables vous réduirait en cendres. Ce n'est là que l'écho du monde hostile qui vous a forgés. Si vous saviez mon monde, lointain comme un rêve, où les visages étaient inutiles, les âmes portées avant et offertes. Nos joies, peurs et douleurs, étaient partagées par tous, et nos carapaces tournées vers l'extérieur, nous avions construit un monde tendre. Que de cruauté, que d'âpreté, que de dureté je vois en vois, qui chacun portez vos solitudes comme autant d'univers éloignés. Et, parfois, au hasard de peaux qui se touchent, de souffles retenus, comme une promesse du monde qui m'a nourri. »
Ainsi parla le fou aux passants, certains moqueurs, la plupart feignant de l'ignorer, quelques rares touchés sans comprendre pourquoi.
« Ne gâche pas ton souffle, » lui murmura le cafard, « même ceux qui t'écoutent ne t'entendent pas. Et ton monde est à jamais perdu. Fais comme moi : je rampe, je me cache à l'ombre, et me nourris de ce que le monde me laisse sans même le vouloir. »
« Je sème le rêve, » lui répondit le fou, « et donne ainsi espoir aux surlendemains. »
« Et moi, je nettoie les déchets, et en nourris d'autres avec les miens, » poursuivit le cafard. « Ainsi tourne le monde, sans lequel nul lendemain auquel donner l'espoir. Crois-tu que mon engeance vale mieux que la tienne ? »
A quoi le fou, tout mendiant qu'il fût, fit preuve de sa vanité en écrasant le cafard, finit son outre d'ivrine en silence, et oublia vite. Tes semences de rêve ne servent à rien sans la merde pour y prendre racine, et le monde tourne, semeur après semeur.
Echappée
Maintenant ma lèvre appelle, vaporeuse fièvre, incant des sens, ton poison tant aimé qu'il me semble remède. Les vents glacés gémissent dans mes profondeurs comme des démons avides. Corps ployé, coeur rompu, j'en appelle à ta chair pour l'accalmie. Qu'il me semble encore loin le sommet d'où je verrai clair.
Le simple de tes mains dans l'herbe : agrippée au monde, tu te retiens de chuter jusqu'au fond des cieux.
Et ta main dans l'herbe, faite caresse, résonne alors comme un adieu.